CHARLES
BAUDELAIRE (France, 1891 - 1867)
LE VIN DES CHIFFONNIERS,
from "Les fleurs du mal"
Souvent à la clarté rouge d'un
réverbère
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre
Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
Où l'humanité grouille en ferments orageux,
On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête,
Butant, et se cognant aux murs comme un poète,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Epanche tout son coeur en glorieux projets.
Il prête des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les méchants, relève les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu
S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.
Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage,
Moulus par le travail et tourmentés par l'âge,
Ereintés et pliant sous un tas de débris,
Vomissement confus de l'énorme Paris,
Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.
Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux
Se dressent devant eux, solennelle magie!
Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour!
C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivole
Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole;
Par le gosier de l'homme il chante ses exploits
Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.
Pour noyer la rancoeur et bercer l'indolence
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil;
L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil!
TRANSLATION
THE RAGPICKERS' WINE
Often, by the red light of a of a
streetlamp
Whose flame is beaten and whose glass is rattled by the wind,
In the heart of an old suburb, muddy labyrinth
Where humanity swarms in stormy ferment,
One sees a ragpicker, bobbing his head,
Stumbling, and knocking into walls like a poet,
And who, without a care for the stool-pigeons, his subjects,
Pours all his heart out in glorious projets.
He takes oaths, imposes sublime laws,
Throws down the evil and lifts up the victims,
And under the firmament, like a hanging canopy,
Gets drunk on the splendors of his own virtue.
Yes, these people harassed by family problems,
Shaped by work and tormented by age,
Exhausted and bending under a pile of debris,
The muddled vomit of enormous Paris,
Return, perfumed with the scent of the barrel,
Followed by their companions, men grown gray in battle,
Whose mustaches hang like old flags.
Banners, flowers, and triumphal arches
Rise before them, solemn magic!
And in the deafening and luminous orgy
Of bugles, of sun, of shouts, and of the drum,
They bring back glory to a people drunk with love!
It is thus that, across frivolous Humanity,
Wine rolls gold, dazzling Wealth;
From the throat of man it sings its exploits
And reigns through its gifts like true kings.
In order to drown the rancor and cradle the indolence
Of all of those cursed old men who die in silence,
God, moved by remorse, created sleep;
Man added Wine, sacred offspring of the Sun!